Simone Weil
Après la mort de Briand
1932
Que fut donc Briand ? Ce fut tout d’abord l’homme de la Fédération européenne. La Fédération européenne, cela n’a aucun rapport avec la paix.
L’unification de la France a arrêté la guerre entre les provinces, mais n’a nullement été un progrès dans le sens de la paix ; aux guerres provinciales furent simplement substituées les guerres nationales, qui, on le sait, furent plus sanglantes. De même la Fédération européenne substituerait, aux guerres nationales, les guerres continentales.
[…]
Il a amené les millions de Français sincèrement désireux de paix à collaborer à une tentative dont le succès ne ferait que réaliser les conditions de conflits de plus en plus vastes. Il a habilement confondu le patriotisme européen qui correspond à l’équilibre actuel des forces dans le monde avec cet esprit international qui est radicalement contraire à tout patriotisme.
Il a crié « Arrière les canons, les fusils, les mitrailleuses ! », mais jamais il n’a fait la moindre pression sur les gouvernements dont il faisait partie pour obtenir une diminution effective des armements ; jamais il n’a dénoncé à l’opinion publique l’augmentation du budget de guerre en France, les tractations scandaleuses entre le gouvernement français et les marchands de canons.
Il a fait croire aux partisans du désarmement que la meilleure action possible consistait à crier avec lui. Il a rendu inefficace tout ce qui, dans le vif amour de la paix qui s’est largement répandu depuis 1918, ne pouvait servir à développer la forme nouvelle du nationalisme et du militarisme.
[…]
Mort aussi bien que vivant, Briand n’a pas fait autre chose que d’égarer les bonnes volontés, de les détourner, soit vers des déclamations dépourvues d’efficacité, soit vers une action contraire aux buts qu’elles poursuivaient. Il a eu les funérailles qu’il méritait. L’Eglise, l’armée, l’Etat étaient bien à leur place derrière son convoi. Et les socialistes étaient bien a leur place aussi ; Briand, en quittant leur parti, n’avait fait que les devancer de huit ans sur le chemin de la trahison.