Photographie

Simon Roberts

L’illusion de la « vie ordinaire »

2014–2017

Ce qui est vraiment singulier, et qui serait même comique s’il s’agissait de choses moins graves, nous pourrions même dire moins sinistres, c’est que le matérialisme, dont une des principales prétentions est de supprimer tout mystère, a lui-même ainsi des « dessous » fort mystérieux ; et ce qui ne l’est pas moins, à un autre point de vue, c’est que la notion même de « matière », dont il fait sa base par définition, se trouve être certainement la plus énigmatique et la moins intelligible qui puisse être.

Bien entendu, ce sont là des choses dont les matérialistes eux-mêmes sont parfaitement incapables de se rendre compte, aveuglés qu’ils sont par leurs idées préconçues, et dont ils seraient sans doute tout aussi étonnés qu’ils le seraient de savoir qu’il a existé et qu’il existe même encore des hommes pour lesquels ce qu’ils appellent la « vie ordinaire » serait la chose la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer, puisqu’elle ne correspond à rien de ce qui se produit réellement dans leur existence ; c’est pourtant ainsi, et, qui plus est, ce sont ces hommes qui doivent être considérés comme véritablement « normaux », tandis que les matérialistes, avec tout leur « bon sens » tant vanté et tout le « progrès » dont ils se considèrent fièrement comme les produits les plus achevés et les représentants les plus « avancés », ne sont, au fond, que des êtres en qui certaines facultés se sont atrophiées au point d’être complètement abolies.

C’est d’ailleurs à cette condition seulement que le monde sensible peut leur apparaître comme un « système clos », à l’intérieur duquel ils se sentent en parfaite sécurité ; il reste à voir comment cette illusion peut, en un certain sens et dans une certaine mesure, être « réalisée » du fait du matérialisme lui-même, mais aussi comment, malgré cela, elle ne représente en quelque sorte qu’un état d’équilibre éminemment instable, et comment, au point même où nous en sommes actuellement, cette sécurité de la « vie ordinaire », sur laquelle reposait jusqu’ici toute l’organisation extérieure du monde moderne, risque fort d’être troublée par des « interférences » inattendues.

[…]

On pourrait d’ailleurs se demander comment une atrophie aussi complète et aussi générale de certaines facultés a bien pu se produire effectivement ; il a fallu pour cela que l’homme soit amené à porter toute son attention sur les choses sensibles exclusivement, et c’est par là qu’a dû nécessairement commencer cette œuvre de déviation qu’on pourrait appeler la « fabrication » du monde moderne, et qui, bien entendu, ne pouvait réussir que précisément à cette phase du cycle et en utilisant, en mode « diabolique », les conditions présentes du milieu lui-même.

Quoi qu’il en soit de ce dernier point, on ne saurait trop admirer la solennelle niaiserie de certaines déclamations chères aux vulgarisateurs scientifiques, qui se plaisent à affirmer à tout propos que la science moderne recule sans cesse les limites du monde connu, ce qui est exactement le contraire de la vérité : jamais ces limites n’ont été aussi étroites qu’elles le sont dans les conceptions admises par cette prétendue science profane, et jamais le monde ni l’homme ne s’étaient trouvés ainsi rapetissés, au point d’être réduits à de simples entités corporelles, privées, par hypothèse, de la moindre communication avec tout autre ordre de réalité !

L’illusion de la « vie ordinaire »
Le Havre, Seine-Maritime, 2014
L’illusion de la « vie ordinaire »
Barentin, Normandie, 2014
L’illusion de la « vie ordinaire »
Yport, Normandie, 2014
L’illusion de la « vie ordinaire »
Le Mont-Saint-Michel, Normandie, 2015
L’illusion de la « vie ordinaire »
Étretat, Normandie, 2014
L’illusion de la « vie ordinaire »
Bagnoles-de-l’Orne, Normandie, 2016
49°07'20.4"N 0°26'11.9"W

Lieu: Normandie, France

Collection: Centre photographique Rouen Normandie
Texte: René Guénon, L’illusion de la « vie ordinaire », 1938


Publié: Août 2025
Catégorie: Photographie